Daghestan : le nouveau front islamiste du Caucase russe

  • Par sophie123
  • Le 29/09/2009
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Daghestan : le nouveau front islamiste du Caucase russe

Daghestan Vitiaz

Une unité d'un groupe des forces speciales du FSB (Spetsnaz Grupa) en opération anti-terroriste dans un village daghestanais

Depuis le début de l’année, progressivement, un nouveau front dans le Caucase russe s’est formé, et cela suite à la victoire russe contre la Géorgie en août 2008. Le Daghestan, à la  fois la plus grande et la plus peuplée république de Ciscaucasie*, est en proie à une insurrection islamiste qui ressemble, à s’y méprendre, à celle de Tchétchénie dans les années 1990, et dont les ficelles sont là encore, comme dans la république voisine, tirées de l’étranger. Déstabilisé par les deux guerres de Tchétchénie, le Caucase russe connaît un regain de violences, d’attaques et d’attentats, visant notamment les forces de l’ordre, de façon quasi-quotidienne. Avec plus de 25 enlèvements entre janvier et août, dont 12 personnes kidnappées qui ont été retrouvées mortes, et 237 « combattants rebelles présumés » tués sur la même période, c’est un nouveau front qui s’est créé et dont les médias occidentaux ne parlent presque pas. Il y a deux jours, le chef d’une administration locale du Daghestan a été tué par balles à Moscou.

Alimsoultan Alkhamatov, chef de l’administration du district du Khassaviourt, a été abattu au sud-ouest de Moscou alors qu’il sortait de sa voiture accompagné de gardes du corps, il a succombé à ses blessures. Il avait déjà été la cible de trois tentatives de meurtre. Deux suspects ont été arrêtés, y compris un Daghestanais soupçonné d’avoir amené le tueur sur les lieux du crime, a rapporté l’agence Interfax, s’appuyant sur des sources proches de l’enquête. Le ministre de l’Intérieur du Daguestan, Adylguéreï Magomedtaguirov, avait été tué en juin par un tireur d’élite alors qu’il assistait à un mariage. Et les forces de l’ordre de la Fédération de Russie d’évoquer « une véritable chasse contre les hauts responsables au Daguestan ».

« Sur huit mois de cette année [...], 381 attaques contre des membres des forces de l’ordre ont été enregistrées et dans celles-ci 158 de nos collaborateurs ont été tués et 388 blessés », a déclaré le 24 septembre dernier le procureur général-adjoint Ivan Sydorouk, selon RIA Novosti. Les violences se sont multipliées cet été dans tout le Caucase du Nord, en particulier en Ingouchie, au Daghestan et en Tchétchénie. Au cours des seuls mois de juin, juillet et août, l’AFP a recensé, sur la base d’informations officielles et des agences russes, la mort de 259 personnes dans de tels incidents, dont 109 policiers et militaires.

Autre raison d’être inquiet : début septembre 2009, la police de Makhatchkala appuyée par des agents du Service fédéral de sécurité de Russie (FSB – Direction du Daghestan) ont arrêté un groupe de femmes soupçonnées de projeter un attentat suicide dans l’un des magasins de la ville de la côte occidentale de la Mer Caspienne.

Comme pour la majeure partie de la région caucasienne, l’islam natif du Daghestan est de la branche soufie (pour comprendre ce qu’est le soufisme, voir ici) depuis des siècles. Ces dernières années, on a observé des tensions entre des écoles soufies locales et des missionnaires wahhabites (originaires des monarchies pétrolières du Golfe persique, toutes inféodées à l’hyperpuissance US) venus dans la région pour mener à bien des conversions. Progressivement, depuis les guerres de Tchétchénie, des bandes armées islamistes, qui n’hésitent plus à se mêler aux divers trafics d’armes et de drogue qui transitent par le Caucase, se sont constituées. Les « volontaires daguestanais » qui ont combattu en Tchétchénie sont actuellement estimés à plusieurs milliers, peut-être 5 ou 6.000, la plupart ayant repris du service au sein de l’actuelle « rébellion » sous le dénominatif de « Sharia Jamaat ». Selon les chiffres officiels, en 2000, on estimait à 25.000 le nombre de salafistes dans la république ; mais deux ans plus tard, ce chiffre a soudainement baissé à 800, Moscou cherchant vraisemblablement à montrer une certaine réussite de sa lutte contre ce type de radicalisme (Daghestan News Agency, 5 septembre 2005).

Sharia Jammat, structure clandestine de type terroriste a été créée par Rasul Makasharipov suite de la destruction de son groupe de combat salafiste en Tchétchénie, Dzhennet (en arabe : le Paradis). Makasharipov a été tué au cours d’un affrontement avec les troupes russes, le 6 juillet 2005. Son successeur, Rappani Khalilov a repris en main Shariat Jamaat dans le sud-est de la Tchétchénie et les régions montagneuses de l’ouest du Daghestan. À son tour, Khalilov a été abattu le 17 septembre 2007 et remplacé par Dokka Umarov. Selon le site Kavkaz Center, le 1er octobre 2007, Khalilov a été remplacé par son adjoint, Abdul-Madzhid, Umarov devant le chef opérationnel de la « rébellion « daghestanaise. Abdul-Madzhid, vétéran de la seconde guerre de Tchétchénie où il a combattu dans les unités de mudjahidin d’Aslan Maskhadov et Ibn al-Khattab, a rejoint en 2005 Sharia Jamaat. Il est devenu un proche de Rappani Khalilov, ce qui lui a permis de gagner en notoriété dans les rangs islamistes en tant que chef charismatique et expert dans la guerre d’embuscade. L’« émir » Abdul-Madzhid a été éliminé le 8 septembre 2008 par des commandos spéciaux russes du FSB (Spetsnaz Grupa) dans le sud du Daghestan, dans la foulée de l’éradication du groupe de Chamil Bassaïev, le redoutable chef islamiste tchétchène tué le 10 juillet 2006 en Ingouchie. Abdul-Madzhid a été remplacé le 12 décembre, sur ordre de Dokka Umarov le « Commandant du Daghestan » (lié au Front caucasien fondé par le séparatiste islamiste Abdul-Khalim Saïdoullaïev, tué en juin 2006), par Omar Sheikhulayev qui a aussitôt pris la tête de Sharia Jamaat, avant d’être tué à son tour le 5 février 2009 par des commandos spéciaux russes dans une banlieue de Makachkala.

Selon des sources russes, il y aurait de nombreux « volontaires » étrangers dans les rangs de l’organisation terroriste salafiste, environ un quart de l’effectif total, vraisemblablement des cadres et experts de la guérilla. Le 31 août dernier, les forces russes ont abattu un Algérien**, connu sous le nom de « docteur Mohammed », à Mutsalaul près de Khasvyurt. Selon le Service fédéral de sécurité (FSB), il était le « coordinateur au Daghestan » pour Al-Qaïda. Toutefois, il n’y a eu aucune preuve matérielle qu’Al-Qaïda finance la récente recrudescence d’actes de terrorisme, le « docteur Mohammed » devant vraisemblablement chercher à établir des liens avec les groupes islamistes locaux.

Contrairement à la Tchétchénie, le Daghestan n’a pas de montagnes recouvertes de forêts importantes dans lesquelles de petites unités de combattants peuvent aisément se cacher. Aussi, les insurgés sont donc forcés de se camoufler dans les zones habitées, ce qui sous-entend que l’attitude des populations locales à leur égard est fondamentale, étant donné que ces islamistes deviennent de fait très faciles à identifier. C’est ce qui explique en partie la valse des chefs de guerre depuis quelques années à la tête de Sharia Jamaat.

Constituée en cellules autonomes et quasi indépendantes, l’organisation salafiste comprendrait des groupes particulièrement actifs qui ont pris des noms différents tout en restant sous son autorité : « Dzhundullah » (Les guerriers d’Allah) à Khasavyurt, « Seifullah » (L’épée d’Allah) à Buinaksk et « Yasin » à Makhatchkala.

La plupart des cibles de l’organisation terroriste sont généralement les organes de « répression » (police locale, FSB, MVD, GRU…), les fonctionnaires, les symboles du pouvoir, les services judiciaires, mais aussi ce qu’elle désigne comme des « infidèles » du Conseil spirituel des musulmans du Daghestan, l’organe officiel de musulmans daghestanais, sans oublier les chrétiens (moins de 125.000 âmes), l’Église orthodoxe russe et les « juifs des montagnes » (moins de 1.400 individus).

Dans la nuit du 20 au 21 septembre dernier, un sérieux accrochage entre un détachement des Mudjahidin-Ansar (composante indirecte de Sharia Jamaat) et des gardes frontière azerbaïdjanais, fait désormais craindre à Moscou une extension du conflit dans les semaines à venir, d’autant que le communiqué de l’organisation terroriste évoque une instrumentalisation des minorités ethniques lezghies, avares et tsakhoures (www.1news.az, 20 septembre 2009). Aussi, le gouvernement russe apparaît dès lors particulièrement préoccupé par la situation de cette république dont la position géostratégique sur la Caspienne, et le pétrole de Bakou, voisine de l’Azerbaïdjan et la Géorgie, est hautement sensible.

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